Enter The VOID

Mon rencard Tinder avec une mormone dans le premier parc d'attractions en réalité virtuelle, par Pierre Friquet

Joseph Smith fût assassiné en 1844 par une foule d’émeutiers à Carthage dans l’état de l’Illinois aux États-Unis. Il était le fondateur de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (ou mormonisme) et avait dû fuir l’état de New York pour escroquerie, où il prétendait réaliser des miracles.

172 ans plus tard, Curtis Hickman, également mormon, co-fonde The VOID, un parc d’attractions en réalité virtuelle situé à Salt Lake City, capitale de l’Église Mormone. Le futur de l’entertainment tient-il toutes ses promesses ? Est-il un nouveau miracle technologique ? Est-ce que Curtis Hickman sera assassiné à son tour pour charlatanisme ?

Le 8 février dernier, je partais réaliser un reportage TV sur The VOID pour l’émission Tracks, diffusée sur ARTE. S’inspirant librement des visions de Matrix et de l’holodeck de Star Trek, The VOID (ou Visions Of Infinite Dimensions) mélange le plaisir des maisons hantées et la réalité virtuelle en proposant une expérience immersive totale « 5D » qui interpelle les sens : les odeurs, le toucher par la chaleur, le son par un mix binaural et la vision de mondes virtuels via un casque (je cherche toujours la cinquième dimension).

Avec une ouverture annoncée au troisième trimestre 2016 à Salt Lake City puis à Shanghai, The VOID proposera aux visiteurs, moyennant 35 dollars la demi-heure, d’explorer huit salles immersives dont un temple maya abandonné, un vaisseau spatial alien, et d’autres franchises pas encore annoncées avec un mode multi-joueurs compétitif ou coopératif.

Un jour avant le tournage, pour fêter mes 30 ans dans la nouvelle terre promise, j’hésite entre solliciter les services d’une escort d’utahdollhouse.com ou me faire une foulure du pouce sur Tinder. En bon chrétien, je choisis la deuxième option, qui me fera rentrer en contact avec Lilith (prénom modifié), 28 ans, dont le profil annonce LDS (acronyme de ‘Latter Day Saints’, c’est-à-dire mormone, comme toutes les femmes célibataires de Salt Lake City sur Tinder ayant échappé à la polygamie).

Lilith est divorcée et a deux enfants, aime les neurosciences ainsi que la mort. Ça tombe bien puisque le lendemain, je me lance dans le VOID. Comme premier rencard, je lui propose d’essayer l’expérience de réalité virtuelle et ainsi d’être vue par des millions d’Européens (bon, des millers). Elle accepte.

L’arrivée hangar de Salt Lake City

Les locaux de The VOID sont situés dans la grande banlieue de Salt Lake City, à quelques dizaines de kilomètres de Bonneville Salt Flats, plaine couverte de sel où des véhicules de toute sorte viennent chaque année essayer de battre les records de vitesse terrestre. Planté dans un paysage de hangars industriels, un sentiment de déception surgit en découvrant le modeste bâtiment de The VOID surmonté d’une simple enseigne.

Avec Aron, mon caméraman, nous peinons à trouver de la matière pour des plans extérieurs. A l’affût de quelque chose de dynamique à documenter, nous nous résignons à poser la caméra sur la triste route de banlieue en cadrant un panneau caché par la neige. Il ne reste que les montagnes de Wasatch entourant la ville pour illustrer le parfait contraste entre la majestueuse nature et le VIDE.

Lilith arrive en retard, le visage couvert d’une épaisse couche de maquillage. Je tente deux bises à la française, mais reçois un demi-hug américain de son épaule droite. Elle n’est pas exactement comme sur ses photos Tinder mais ressemble suffisamment à l’Ellen Page d’Inception pour m’attirer.

TheVOID

Dans une grande salle sombre se dresse un labyrinthe de murs noirs d’un mètre cinquante de hauteur. Des dizaines de caméras sont disposées sur les hauts plafonds, révélant le dispositif de captation optique pour le tracking (suivi) de l’utilisateur : une dizaine de boules blanches sont fixées sur les casques et les accessoires pour permettre de positionner l’utilisateur parfaitement dans l’univers virtuel. Karen, une employée de The VOID qui nous sert de guide, m’explique que ce système est temporaire. Un autre, qui utilise des capteurs à l’intérieur des équipements remplacera prochainement les caméras.

Aron et moi proposons à Lilith de chorégraphier son immersion via des plans à la Batman, en enchaînant des poses rapides comme quand le super-héros revêt son costume. Elle attrape le backtop, un sac à dos contenant un mini-ordinateur avec une carte graphique puissante, combiné à un gilet à retour d’effets vibratoires. Karen nous montre également le nouveau modèle, quatre fois plus petit et trois fois plus puissant selon ses dires.

Le casque Rapture, développé par l’équipe de The VOID, affichera un écran arrondi OLED à 120° de champ de vision pour une résolution de 2K à chaque œil et une fréquence de 90 images/seconde. Cependant, cette dernière génération de matériel n’est pas disponible aujourd’hui, la plupart des prototypes ayant été expédiés à la conférence TED à Vancouver, où The VOID fait sa première démonstration publique. Aujourd’hui, Lilith revêt un Oculus DK2 (la 2CV des casques de réalité virtuelle) surmonté d’un capteur Leap Motion scotché sur la face avant, pour permettre de tracker les mains mormones de Lilith.

Rapture

Rapture

Grâce à cet équipement développé sur mesure, The VOID promet le virtual body ownership. Dans l’académisme de la réalité virtuelle, ce terme renvoie à la reproduction fidèle d’un corps dans l’espace virtuel. Les premiers gestes de Lilith sont de vérifier comment ses mains virtuelles sont représentées. Par ce biais, une partie de son cerveau accepte l’immersion. Le reste du corps n’est pas simulé mais est rempli numériquement par une combinaison spatiale qui n’interagit pas avec le reste du corps.

Expérience #1

Je demande à Lilith de commencer l’expérience numéro 1. À la manière d’une session de régression de vie antérieure, je lui demande ce qu’elle voit, comme un thérapeute aveugle à l’expérience intérieure de son patient. Elle me répond qu’elle se trouve dans un vaisseau spatial abandonné. Tenant une mitraillette laser, elle s’avance dans les couloirs qui ne tardent pas à être envahis par des araignées extra-terrestres (chose que j’avais oublié de lui préciser; heureusement, elle ne fait pas de crise cardiaque). Comme nombre d’Américains, Lilith sait manier l’arme avec aisance.

Plus loin, elle découvre un balcon où des dizaines de drones l’attaquent. Submergée, elle en vient aux mains mais sans l’effet escompté car son corps virtuel n’est pas programmé pour cette action. Alors qu’elle se sentait plutôt convaincue par l’immersion dans les couloirs vides, elle déclare que son esprit a relevé le simulacre au moment où les créatures sont apparues, avec leur comportement pré-programmé, répétitif et prédictif. Si elle avait été devant son écran d’ordinateur, cet aspect-là ne l’aurait pas gênée, mais en pleine immersion, son esprit n’est pas dupe de la faible intelligence artificielle, derrière laquelle elle décèle la main du programmeur. Autrement dit, l’illusion de la réalité est brisée.

The Alien Pod Experience

The Alien Pod Experience

Après un dernier scare jump d’un cadavre alien brisant la vitre d’un conteneur, l’expérience #1 de The VOID s’achève. Lilith retire le casque Oculus et se rend compte qu’un caméraman (et sa caméra imposante), un ingénieur du son (et sa longue perche), et moi-même (avec un spot de lumière portable), la suivaient en tournant autour d’elle pendant son bain virtuel. Immédiatement, je la questionne sur ses premières impressions, mais elle se sent déstabilisée par le retour au réel, marquée par les contours du casque sur son visage, sa beauté Tinder-esque en vrac.

De la Promesse au Prestige

Nous filmons ensuite l’interview de Curtis Hickman, directeur créatif du parc. Fils d’un concepteur de scénarios de jeux de rôle de type Donjons & Dragons et écrivain d’heroic-fantasy ayant maintes fois figuré dans les listes de bestsellers du New York Times, Curtis possède également un parcours atypique. Magicien de carrière, il conçoit des tours pour David Copperfield et Chris Angel avant de se reconvertir dans la supervision d’effets spéciaux. Pour les besoins de The VOID, il a choisi de fusionner les deux.

Dans tout tour de magie, il y a trois étapes. La première partie est appelée la Promesse : le magicien présente quelque chose d’ordinaire — comme une carte à jouer — et fait la promesse de sa totale normalité en l’inspectant sous tous les angles. Au VOID, elle se situe dans la mise en scène de l’architecture du futur parc (qui sera majoritairement en intérieur). Les allées sont jalonnées d’objets et sculptures appartenant aux différents univers virtuels. La subtilité réside dans le fait d’exposer plusieurs versions d’une même sculpture avec des degrés de finition de plus en plus réalistes.

Dans Alien La Résurrection de Jean-Pierre Jeunet, il y a cette scène où Ripley entre dans le laboratoire où sont exposées les sept précédentes tentatives avortées de la cloner, séquence que le philosophe slovénien fou et Lacanien du cinéma Slavoj Žižek nomme “l’ontologie de la réalité inachevée”. Dans The VOID, Curtis Hickman choisit cet inachèvement pour permettre de préparer graduellement notre perception d’un objet jusqu’au port du casque de VR, où notre cerveau fusionnera le réel et le virtuel. Il nomme cette étape le chemin de conviction.

Curtis Hickman

Curtis Hickman

La deuxième étape d’un tour de magie est le Renversement, c’est-à-dire quand le magicien prend un objet ordinaire et le rend extra-ordinaire. C’est le moment où l’utilisateur revêt l’équipement et le casque, et plonge enfin dans la virtualité. Dès les premières minutes, Lilith, comme tout le monde, cherche le secret derrière la magie. Elle tapote les murs, vérifie le lien entre vision virtuelle et toucher réel, afin de tester les limites de l’illusion.

Au fond, Lilith n’est pas convaincue de vouloir vraiment connaître le secret. Comme une spectatrice d’un tour de magie, elle a envie d’être envoûtée dans l’illusion. Ainsi, quand à la fin, je lui demande quelle distance elle pense avoir parcouru, elle répond qu’elle a marché un quart de kilomètre en ligne droite. En réalité, elle a tourné en cercle sur 30 mètres.

Faire disparaître quelque chose ne suffit pas, d’où la troisième étape d’un tour de magie, le Prestige, où le magicien fait réapparaitre l’objet. Curtis Hickman explique qu’après avoir ôté le casque et répété une dizaine de fois “wahou”, les visiteurs cherchent à comparer le souvenir de la virtualité avec la réalité des lieux. Et Lilith d’exprimer son incrédulité lorsqu’elle réalise que ce dédale de murs noirs était l’incroyable vaisseau abandonné.

Expérience #2

Tous les plans sont dans la boîte. Pendant que le caméraman transfère les rushes dans l’ordinateur, je prends enfin le temps d’essayer The VOID et choisis l’expérience numéro 2 : le temple Maya. J’ai beau me plaindre du casque Oculus DK2 qui me donne toujours un mal de crâne, mon cynisme se dissipe tout entier à la seconde où l’expérience démarre.

Plongé dans des couloirs de pierre rendus avec des graphismes plutôt convaincants, je m’avance en suivant la voix douce d’un guide, qui me désigne des zones à explorer. Sur une paroi, je trouve une torche que j’agrippe. Pendant plusieurs minutes, je m’extasie sur le jeu d’ombres et de lumière provoqué par la torche sur les surfaces.

Temple Garden Experience

The Temple Garden Experience

J’atteins une avancée avec une ouverture sur une cascade. Je ressens une sensation d’humidité sur mes joues. Puis la voix off m’invite à appuyer sur un bouton que je crois uniquement virtuel. D’abord réticent, j’appuie sur celui-ci, émerveillé par la proximité quasi-parfaite entre objet réel et virtuel. Une nacelle m’emmène vers un niveau supérieur. L’impression de m’élever est tellement convaincante que je cherche à me souvenir si j’avais remarqué un ascenseur dans les décors réels.

Dans la dernière partie, une partie de sol en pierre s’écroule comme à la fin d’Indiana Jones et la Dernière Croisade. Je souhaite marcher dans le vide, mais mon cerveau résiste. Une fois le casque enlevé, je suis pris d’une envie primale d’y retourner, et de rester ad vitam dans le monde virtuel.

Ready Player One

Après m’être beaucoup documenté pour le reportage, avoir longuement interviewé Curtis sur la fabrication des expériences et filmé Lilith se faufilant dans les couloirs vides, je suis à mon tour convaincu que The VOID réalise ce que la réalité virtuelle nous promet depuis les origines du concept : un metaverse où la technologie permet de restituer l’imaginaire dans une simulation de physicalité convaincante. Me voilà désormais converti à l’église mormone de The VOID !

Quant à mon interaction avec Lilith, elle s’acheva au troisième date dans la vaste demeure de ses parents millionnaires, rattrapée par la sombre réalité de son divorce qu’elle s’efforça de noyer dans un cocktail de Xanax et de vodka.

Pierre Friquet

The VOID

Site de The VOID
The VOID sur Facebook
The VOID sur Twitter

Categories
Expériences
0 Comment

Comment / Commenter

*

*

RELATED